Le Taureau de la vieille


LE TAUREAU DE LA VIEILLE

(Haoussa).

Dans une région d’Afrique, une des vaches d’un troupeau gardée par un jeune Peuhl s'échappa pour aller donner naissance à un petit veau. Elle s’était isolée dans un lougan, un vieux champ en friche. Elle regagna ensuite les autres animaux de la ferme. Les taureaux, la voyant moins grosse, se mirent à la recherche de son petit, mais ils eurent beau fouiller les broussailles, ils ne trouvèrent rien et rentrèrent tristement au parc en se disant que le veau avait sans doute été dévoré par quelque fauve.

Une vieille, cherchait des feuilles d'oseille pour préparer la sauce de son touho, un superbe couscous qu’elle préparait avec beaucoup de soin. Elle se trouvait dans le lougan et aperçut le veau couché sous un arbuste.

Qui a pu abandonner ce petit veau ? Il va mourir de faim ! Elle l’emporta chez elle et le nourrit de son, de mil salé et d’herbe.

Le veau grandit et devint un taureau gros et gras.

Un jour un boucher vint demander à la vieille :

-Ecoute ton veau est devenu bien gras. Combien veux-tu que je te donne en échange de sa viande ?

-Je ne veux pas de ton argent. Takisé n’est pas à vendre.

Le boucher, mécontent du refus, alla trouver le sartyi , roi du village et lui dit :

- La vieille Zeynêbou possède un taureau énorme! Il est si beau que seul un roi pourrait le manger.

Alors, le sartyi répondit :

-Fais toi accompagner de six autres bouchers et prends avec toi un dansama, l’un de mes meilleurs messagers pour allez me chercher ce taureau. Quand la petite troupe arriva chez Zeynêbou le messager du chef dit à celle-ci:

- Le sartyi nous envoie pour récupérer ton taureau . Il sera tué dès demain.

- Hélas, je ne peux m'opposer aux désirs du roi, répondit-elle. «Tout ce que je vous demande c'est de me laisser Takisé jusqu’à demain matin.»

Le lendemain, au point du jour, le dansama et les sept bouchers se présentèrent chez la vieille et se dirigèrent vers le piquet auquel était attaché Takisé. Celui-ci marcha à leur rencontre en soufflant bruyamment et cornes basses. Les huit hommes, peu rassurés, reculèrent et le dansama, appelant la vieille, lui dit:

- La vieille! demande à ton taureau de se laisser faire. Je dois lui passer la corde au cou.»

La vieille s'approcha du taureau:

  • Takisé! mon beau Takisé, lui pria-t-elle, ne te rebelle pas, laisse-les te passer la corde au cou ! Le taureau alors se laissa faire. On lui attacha une patte de derrière avec une corde pour l'emmener chez le sartyi. Arrivés devant le roi, les bouchers couchèrent le taureau sur le flanc et lui lièrent les quatre membres. Un des bouchers s'approcha avec son grand couteau pour l'égorger;

  • C’est incroyable le couteau ne fait qu’effleurer les poils de l'animal ! Le boucher ne savait pas que Takisé avait le pouvoir d'empêcher le fer d'entamer sa chair.

Alors, le chef des bouchers pria le sartyi de faire venir la vieille.

  • Il faut aller chercher la vieille, car sans elle, il serait impossible d'égorger ce taureau. Takisé doit avoir un don pour se protéger contre le fer !

Le sartyi ordonna d’aller chercher la vieille et il lui dit:

  • Ecoute-moi, si on n'arrive pas à égorger ton taureau, c’est à toi que je ferais couper le cou.

La vieille s'approcha de Takisé qui était toujours lié et couché sur le côté et lui dit:

  • Takisé mon beau Takisé laisse-toi égorger. C’est le roi qui commande, je ne peux rien faire pour toi. Tu dois lui obéir.

Alors le plus âgé des bouchers égorgea Takisé sans aucune difficulté. Les autres bouchers dépouillèrent le cadavre, le dépecèrent et en portèrent toute la viande devant le sartyi. Celui-ci leur dit :

- Qu’on remette à la vieille la graisse et les boyaux de son taureau.

La vieille mit le tout dans un vieux panier et l'emporta chez elle. Arrivée là, elle déposa graisse et boyaux dans un grand canari, une poterie de terre qu’elle utilisait pour recueillir l’eau.

  • Quelle tristesse, je ne me sens pas le courage de manger de mon Takisé. J’ai pris tant de soins pour l’élever et je tiens encore tant à lui !!!

La vieille n'avait ni enfant ni captive et devait faire son ménage elle-même; mais il advint que, depuis qu'elle avait déposé dans le canari les restes de Takisé, elle trouvait chaque jour sa case balayée et les autres grands canaris remplis d'eau jusqu'au bord. Et il en était ainsi chaque fois qu'elle s'absentait un moment. C'est que la graisse et les boyaux se changeaient tous les matins en deux jeunes filles qui lui faisaient son ménage.

Un matin, la bonne femme se dit:

  • Il faut que je découvre qui balaye ainsi ma maison et me remplit chaque jour mes canaris. Elle sortit de sa case et en ferma l'entrée avec un séko, un panneau de paille qui lui servait de porte. Elle se cacha derrière le séko, s'accroupit et guetta à travers les trous laissés dans la paille, afin de voir ce qui allait se passer à l'intérieur.

A peine était-elle assise qu'elle entendit du bruit dans la case. Elle attendit sans bouger. C'étaient des frottements de balais sur le sol qui produisaient ce bruit. Alors elle renversa brusquement le séko et aperçut les deux jeunes filles qui couraient vers son grand canari pour y rentrer au plus vite:

  • N’ayez pas peur restez avec moi leur cria-t-elle. Je n'ai pas d'enfant, nous vivrons ici toutes trois en famille.

Les jeunes filles s'arrêtèrent dans leur fuite et vinrent auprès de la vieille.

  • Toi la plus jolie je te donne le nom de Takisé et toi ce sera Aïssa.

Elles restèrent longtemps avec la vieille sans que personne ne put découvrir leur présence. Un jour un gambari, marchand qui va de village en village, se présenta chez elle et demanda à boire. Ce fut Takisé qui apporta l'eau, mais l'étranger était tellement ravi de sa beauté qu'il ne put boire.

Quand il rendit visite au roi, le gambari lui raconta qu'il avait vu chez une vieille femme du village une jeune fille d'une beauté incomparable:

  • La vieille vit avec une fille si belle qu’elle ne peut être que l’épouse d’un roi !

Le sartyi ordonna donc

  • Allez chez la vieille et ramenez moi cette belle jeune fille dit-il à son griot, le porteur du savoir et des mystères de tout un peuple.

Elle se présenta, suivie de la vieille.

  • Ta fille est vraiment très belle dit le sartyi à cette dernière, je veux qu’elle devienne ma femme.

  • Sartyi, répondit la vieille, je veux bien te la donner comme épouse mais je t’en prie ne la laisse jamais sortir au «soleil, ni s’approcher du feu, car ce serait terrible :elle fondrait «aussitôt comme de la graisse.»

  • Je te promets de suivre ton conseil.

Aussitôt il donna des ordres à ses femmes :

  • Je vous demande de veiller sur Takisé : elle ne devra plus jamais sortir pendant le jour pour se protéger du soleil. Je vous interdis de la laisser préparer le repas près du feu. Avec de telles recommandations, le roi était rassuré elle ne risquait pas d’être exposée à la chaleur qui lui serait mortelle.

Takisé épousa le roi qui lui donna la place de sa femme préférée. Celle-ci, déchue de son rang, n'eut plus que la situation des femmes ordinaires, de celles qui ne doivent jamais se tenir, sans ordre exprès, au côté de leur mari.

Au bout de sept mois, le sartyi s'en fut en voyage. Le lendemain de son départ, ses femmes se réunirent et dirent à Takisé:

  • Tu es la préférée du chef et tu ne travailles jamais. Si tu ne nous fais pas griller «ces graines de sésame, nous allons te tuer et nous jetterons ton corps dans la savane avec les lions.

Takisé, effrayée par cette menace, s'approcha du feu pour faire griller les graines de sésame dans un canari. Pendant qu'elle en surveillait la cuisson, son corps se mit à fondre comme du beurre en plein soleil. Il se transformait aussitôt en une masse liquide qui donna naissance à un grand fleuve.

Les autres femmes du roi assistaient, sans en être émues, à cette métamorphose. Quand tout fut terminé, l'ancienne favorite leur dit ceci:

  • C’est affreux, nous voilà perdues. Dès que le sartyi, rentrera de son voyage, il nous fera couper la tête. Jamais, il pourra nous pardonner d'avoir obligé son épouse préférée à travailler près du feu. Et la première décapitée, ce sera «moi.»

Les femmes du roi vécurent donc, jusqu'au retour de leur mari, dans la crainte d'une mort inévitable.

Le sartyi revint de voyage quelques jours après. Avant même de boire l'eau qu'on lui offrait, il appela son épouse préférée :

  • Takisé! Ma Takisé chérie! Viens près de moi ! » L’ancienne préférée des femmes du roi s'approcha de lui et dit en tremblant:

  • Sartyi, mon mari, que veux-tu ?

  • Pourquoi Takisé, ma tendre épouse, ne réponds pas à mon appel ?

  • Je ne peux pas te cacher la vérité plus longtemps, dit-elle pâle comme la mort. En ton absence, tes autres épouses n’ont pas respecté les consignes, elles ont fait travailler, Takisé, tout près du feu.

  • Quelle horreur ! Où est-elle ? Allez me la chercher ! c’est un ordre !

  • Elle a fondu comme du beurre. Regarde, ce long fleuve qui coule au milieu des champs, et bien c'est elle, ta chère Takisé !

  • Je veux ma Takisé! Je ne peux pas vivre sans elle !» Alors il se mit à courir en direction du fleuve, suivi de son ancienne favorite.

Quand ils furent au bord du fleuve, le roi se changea aussitôt en un hippopotame et il plongea dans le cours d’eau à la recherche de Takisé. L’autre épouse, celle qui avait été sa préférée avant la venue de Takisé aimait le roi d’un amour sincère. Et pour ne plus le quitter elle prit la forme d'un caïman et entra à son tour dans le grand fleuve.

C’est pourquoi l’hippopotame et le caïman cohabitent ensemble et n’ont pas cessé de vivre dans les marigots.

Source Contes Indigènes

Bogandé 1911

Fatimata Oazi (Interprété par SAMAKO

NIEMBÉLÉ dit SAMBA TARAORÉ).

ÉCLAIRCISSEMENTS

Cf. Die Wichtelmoenner (Grimm) et Sneegoroutchtka, conte russe.